L'histoire des Boulanger et des Langlois

En passant par les Paul et les Blais. De la Nouvelle-France à aujourd'hui.


Les débuts des Cantons-de-l’Est (2 de 2)

Introduction à l’article – On pense probablement que l’on écrit un tel livre dans l’ordre des chapitres. Pas dans mon cas selon cette expérience qui vient de se terminer. Ce livre a été écrit  »dans le désordre » sur une période de plus de trois ans en fonction des circonstances du moment. Souvent en fonction d’une aide disponible à un moment précis pour couvrir un aspect du livre. Par exemple, ce chapitre 2 au début du livre est pourtant l’avant-dernier chapitre que j’aurai écrit avant de compléter le livre. Il a été finalisé au cours des derniers jours. Encore tout frais.

Voici le 2e de 2 articles qui couvrent le chapitre 2 et qui donnent un aperçu général des débuts des Cantons-de-l’Est. Ces débuts se situent environ 200 ans après les débuts de la Nouvelle-France. En fait, la Nouvelle-France n’existait formellement plus quand on a commencé à s’intéresser aux Cantons-de-l’Est.

La grande partie de l’histoire des Langlois se situera davantage près de Québec dans la vallée du Saint-Laurent le long du fleuve. De Neuville à Cap-Santé, ensuite de Sainte-Anne-de-la-Pérade à Saint-Casimir sur une période de 250 ans. Au moment de la colonisation des Cantons-de-l’Est, nos quatre familles – les Langlois, les Boulanger, les Paul et les Blais – convergeront toutes vers La Patrie à peu près au même moment. Ce ne sera pas un hasard.

Si vous avez manqué l’article de la semaine dernière, on peut retourner à la première partie en cliquant ici.

Temps de lecture estimé – 17 minutes

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3Les débuts de Sherbrooke

L’ouvrage de référence de l’histoire des Cantons-de-l’Est est probablement ‘’Histoire des Cantons de l’Est’’ publié il y a environ 25 ans aux Presses de l’Université Laval. Un ouvrage d’environ 800 pages, co-écrit par Jean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, projet qui avait son origine au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke et qui s’est étendu sur plusieurs années. Il fait d’ailleurs partie d’une collection d’une dizaine de bouquins publiés à la même époque racontant l’histoire d’autant de régions du Québec.

À l’ouverture de ces nouveaux territoires, l’attribution de concessions de terres ne s’est pas faite sans obstacles. Différentes problématiques ont contribué à la lenteur du processus. On peut mentionner sans ordre d’importance l’occupation illégale de certaines terres, des propriétaires peu intéressés à mettre leurs terres en valeur, l’imprécision de l’arpentage, une bureaucratie peu adaptée aux circonstances, l’environnement plutôt rudimentaire comme l’absence de bureaux d’enregistrement de biens fonciers jusqu’en 1830 et le manque de voies de communication pour se déplacer facilement sur ces territoires.

L’ouvrage mentionné plus haut fait état des conséquences de ces débuts plus lents qu’envisagés :

‘’Les effets combinés de vastes concessions par blocs, du système de réserves du clergé et de la couronne et de pratiques spéculatives entraînent rapidement une véritable disette de terres pour les personnes désireuses de s’établir et de défricher un lot. En 1832, on peut évaluer que sur 1 106 000 hectares que comptait le domaine public des Cantons de l’Est à l’ouverture des concessions en 1792, à peine le cinquième, soit environ 240 000 hectares a été concédé à des particuliers en vue de leur établissement effectif. Environ la moitié du total, soit 559 000 hectares est constitué de réserves du clergé et de la Couronne, y compris un bloc non arpenté de 336 000 hectares dans les Hautes-Appalaches. Les 310 000 hectares restant, soit 23% du total, sont entre les mains des spéculateurs.’’

On considère Gilbert Hyatt comme étant le fondateur de Sherbrooke. On peut en parler pour justement illustrer l’environnement de cette époque. Un article de Monseigneur Albert Gravel, un historien de la région des Cantons-de-l’Est qui avait beaucoup écrit sur le sujet, avait été publié en 1988 dans la revue L’Entraide généalogique de la Société de généalogie des Cantons de l’Est. L’article racontait les péripéties de Hyatt et de ses partenaires (y compris ses sept fils) à obtenir des lots à travers ce processus. Ils arrivent de la Nouvelle-Angleterre suite à la guerre d’indépendance américaine.

Citons un extrait de cet article :

‘’Après la guerre, étant persécuté par les Américains indépendants à cause de ses sentiments loyaux envers l’Angleterre, il se réfugia en cette province du Bas-Canada, avec son épouse, sept fils et trois filles, en l’année 1780. Lui-même, Gilbert Hyatt, fils, dit avoir porté les armes durant les années qui suivirent, jusqu’au licenciement de 1783, dans le régiment des Américains Loyaux sous le commandement du major Jessup. Pour leurs services, ni lui ni son père n’ont jamais reçu aucun octroi en terre incultes de Sa Majesté. Cependant, en 1792, lui-même a obtenu une autorisation d’arpentage pour le canton d’Ascot.

Les divisions et délimitations de ce canton furent faites et entièrement complétées en 1794. Il fut le premier à tenter la colonisation des terres incultes en cette région du comté de Bedford (il fait erreur, Ascot était dans Buckinghamshire), à ouvrir un chemin vers Ascot, à 60 milles de la plus proche habitation, rehaussant par ce fait la valeur des réserves de la couronne et du clergé et entraînant des associés à le suivre en imitant son exemple et sa persévérance.

Il s’est toujours conformé aux lois et ordonnances émises par le gouvernement dès qu’ils vinrent à sa connaissance, poursuivant la colonisation du canton d’Ascot, certain en cela de remplir les désirs du gouvernement; mais il a été grandement peiné depuis, apprenant qu’il avait mal fait et agit prématurément.(…)’’ 

L’article, présenté en deux parties dans deux numéros différents de la revue, rend compte des difficultés d’obtenir les lots projetés dans le canton d’Ascot, qui deviendra Sherbrooke. L’histoire aura finalement un dénouement heureux. L’histoire en aura retenu qu’il fut le fondateur de Sherbrooke :

‘’Les travaux qui vont se continuer au canton d’Ascot, démontreront amplement la bonne foi de Gilbert Hyatt. Il fut le premier à construire un moulin à farine dans Ascot près de la rivière Magog; Jonathan Parker s’occupa de carderie, tandis que Jonathan Bell construisait la première scierie du côté d’Orford. Deux associés d’Hyatt, les Dorman, élevèrent une perlasserie aux Petites Fourches (Lennoxville). Dès 1800, David Moe, un autre associé, avait construit la première grange aux limites actuelles de la ville. La construction de cette grange en planches démontre qu’il y avait alors une scierie. L’endroit prit bientôt le nom de celui qui en poussait le développement comme un véritable pionnier. Les Grandes Fourches devinrent Hyatt’s Mills.’’

Un autre article paru dans la revue Histoire Québec en juin 2002 sous le titre ‘’La colonisation dans les Cantons de l’Est’’ sous la plume de Gilles Boileau selon les récits de l’Abbé Ivanhoé Caron et Arthur Buies résume le résultat final :

‘’Les deux comtés de Sherbrooke et de Richmond sont coupés en plein milieu par la rivière Saint-François, qui fournissait dans le temps une bonne voie de pénétration. Aussi les cantons qui sont renfermés dans ces deux comtés furent-ils convoités dès le commencement. Dans le comté de Sherbrooke, le tiers (14 280 acres) du canton d’Orford fut concédé, le 5 mai 1801, à Luke Knowlton, et la moitié (20 188 acres) du canton d’Ascot, à Gilbert Hyatt, le 21 avril 1803. Aucun des associés de Luke Knowlton ne vint s’établir et le canton d’Orford resta pendant de longues années complètement abandonné. Le canton d’Ascot, au contraire, se développa rapidement. C’est qu’il y avait là, à la tête des associés, un homme d’énergie, Gilbert Hyatt.’’

Sherbrooke vers 1868. Source: Eastern Townships Resource Center.

4Une colonisation anglophone qui attirera graduellement les francophones

Un des aspects qui illustre le mieux ce passé anglophone de la région des Cantons-de-l’Est depuis ses débuts est certes le quotidien The Record qui dessert toujours la communauté anglophone de la région estrienne.

Fondé en 1878 comme hebdomadaire sous le nom du Weekly Examiner, il devient rapidement quotidien sous le nom The Sherbrooke Examiner. Dès 1897, il devient The Sherbrooke Daily Record, ensuite Sherbrooke Daily Record, et finalement The Record.

Il a en son temps appartenu à Conrad Black, un magnat canadien de la presse internationale qui avait commencé à construire son empire avec ce petit journal de Sherbrooke. Le journal survit plus péniblement de nos jours avec une population anglophone plus rare, plus vieillissante et moins attachée à ces symboles du passé. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui un quotidien anglophone au Québec survivre en dehors de la grande région montréalaise.

Édition du 5 janvier 1894 – The Sherbrooke Examiner. Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Édition du 4 septembre 1915 – Sherbrooke Daily Record. Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Carte de Sherbrooke vers 1933. Source : Bibliothèque et Archives nationales (BAnQ).

En retournant au bouquin Histoire des Cantons de l’Est des auteurs Kesteman, Southam et Saint-Pierre, aux pages 264 et 265, l’implantation graduelle des francophones sera rapide. On indique qu’en 1844, 85% de la population totale des Cantons-de-l’Est est anglophone mais qu’en 1921, moins d’un siècle plus tard, cette portion sera ramenée à seulement 23.7%.

‘’Au recensement de 1844, la population non canadienne-française représente 47 900 personnes, soit 85% de la population des Cantons de l’Est. Il s’agit essentiellement d’anglophones originaires de la Nouvelle-Angleterre ou des îles britanniques, plus rarement d’autres pays européens. Ce groupe s’accroît durant les quinze années suivantes pour atteindre les 72 700 en 1861. Toutefois, durant le demi-siècle qui suit, la population anglophone plafonne, avec une légère tendance à la baisse, pour se retrouver à 65 000 personnes en 1911. La décennie suivante connaît une nette décroissance, ce groupe passant sous le seuil des 60 000.

Par contre, l’augmentation de l’élément francophone ne cesse, durant ces mêmes décennies, de faire tomber la part de la population anglophone qui commence à devenir minoritaire un peu avant 1880, se maintient pendant deux décennies autour de 40%, puis décline rapidement dans les deux décennies suivantes. En 1920, le groupe anglophone ne représente plus que la quart de la population totale. (…) Le rythme d’accroissement de la population francophone est de son côté impressionnant : en 35 ans, entre 1844 et 1880, il décuple, puis il double au cours des quatre décennies suivantes.’’

En 1921, il y avait une population plus ou moins stagnante autour des 60 000 anglophones. C’était la moyenne au cours de la période entre 1850 et 1920. Pendant la même période, la population francophone passera de 8 500 habitants en 1844 à plus de 170 000 en 1921. De nos jours, selon le site du commissariat aux langues officielles du Canada, on estime la proportion de personnes qui parlent anglais comme première langue officielle en Estrie à seulement 2%.

5Vers La Patrie

La portion des Cantons-de-l’Est à l’est de la région, celle qui est limitrophe aux États de la Nouvelle-Angleterre – Maine, Vermont et New Hampshire – sera la plus lente à se développer. Ce sera celle où se développera éventuellement la région qui entourera La Patrie, la communauté où nos quatre familles convergeront à peu près au même moment au début du 20e siècle. Selon le recensement canadien de 1891, au moment où la région des Cantons-de-l’Est au complet comptera quelque 33 400 habitants, dont le tiers soit plus de 10 000 à Sherbrooke seulement, la sous-région des Hautes-Appalaches à l’est de Sherbrooke qui va des frontières américaines jusqu’à Thetford Mines ne comptera qu’à peine 4 600, dont la très grande majorité – 3 400 – est localisée à Thetford Mines. Le reste – 1 200 – était essentiellement autour du Lac Mégantic. Il restera donc encore beaucoup à faire.

Quelques années plus tard quand nos ancêtres s’amènent à La Patrie, c’est la colonisation de ce nouveau territoire qui commence. Le nombre d’habitants passera de 4 600 à plus de 15 000 habitants vingt ans plus tard lors du recensement de 1911. La Patrie fait maintenant partie du décompte mais si peu.

Comme on le verra au prochain chapitre, des opérations de colonisation francophone s’amorceront à la fin du 19e siècle pour peupler davantage les cantons autour du mont Mégantic comme ceux de Ditton, Chesham et d’Emberton – qui éventuellement deviendront des noms plus familiers, à savoir La Patrie, Notre-Dame-des-Bois et Chartierville respectivement.

Ces opérations viseront non seulement à augmenter la population francophone mais aussi à rapatrier les québécois de souche qui s’étaient laissés tenter par l’aventure de la Nouvelle-Angleterre à la recherche d’emplois demandant peu d’éducation. Ces initiatives viseront également à attirer des immigrants venus de France.

Ville de Sherbrooke autour des années 1880. Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Ancienne cathédrale Saint-Michel de Sherbrooke à la fin du 19e siècle avec un horizon qui indique une ville très peu étendue. Source: Eastern Townships Resource Center.

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Sources bibliographiques principales et ressources complémentaires

  • Chronologie parlementaire depuis 1764 (1829-1830), site de l’Assemblée nationale du Québec (assnat.qc.ca)
  • La colonisation dans les Cantons de l’Est, Gilles Boileau, Histoire Québec, Volume 8, numéro 1, juin 2002, pp. 35-39
  • Histoire des Cantons de l’Est, Jean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Les Presses de l’Université Laval, 1998, 832 pages
  • Histoire populaire du Québec, Tome 2 – De 1791 à 1841, Jacques Lacoursière, Éditions Septentrion, 2013, 648 pages
  • Glanures historiques – Gilbert Hyatt, fondateur de Sherbrooke, première partie, Mgr Albert Gravel, L’Entraide généalogique de la Société de généalogie des Cantons-de-l’Est, Volume 10 numéro 3, 1988, pp. 67-69
  • Glanures historiques – Gilbert Hyatt, fondateur de Sherbrooke, deuxième partie, Mgr Albert Gravel, L’Entraide généalogique de la Société de généalogie des Cantons-de-l’Est, Volume 10 numéro 4, 1988, pp. 99-101
  • Wikipédia – Cantons de l’Est (Québec)
  • Aux sources de notre histoire religieuse dans les Cantons de l’Est, Abbé Albert Gravel, Apostolat de la Presse, 1952, 144 pages
  • Histoire de Sherbrooke, Tome 1 : de l’âge de l’eau à l’ère de la vapeur (1802-1866), Jean-Pierre Kesteman, Éditions GGC, 2000, 353 pages
  • Histoire de Sherbrooke, Tome 2 : de l’âge de la vapeur à l’ère de l’électricité (1867-1896), Jean-Pierre Kesteman, Éditions GGC, 2001, 282 pages
  • Histoire de Sherbrooke, Tome 3 : La ville de l’électricité et du tramway (1897-1929), Jean-Pierre Kesteman, Éditions GGC, 2002, 294 pages
  • Le comté de Sherbrooke vers 1838, Jacques Gagnon, L’Entraide généalogique de la Société de généalogie des Cantons-de-l’Est, Volume 38, numéro 1, 2015, pp. 15-16


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