Sixième article dans ma série sur Les Filles du Roy. En examinant la provenance des Filles du Roy au moment où elles s’embarquent vers la Nouvelle-France, on remarque une concentration de plus du tiers des Filles du Roy dans la région parisienne. En poussant l’analyse plus loin, on note un autre élément important, celui de l’apport de son hôpital général de l’époque – la Pitié Salpêtrière.
Une autre caractéristique significative de ces jeunes filles avait trait à leur provenance géographique. Yves Landry, cet historien spécialisé dans les Filles du Roy, a justement fait une étude exhaustive du profil sociologique des Filles du Roy qui se sont embarquées pour la colonie. Entre autres aspects, il commente sur la provenance géographique de ces Filles :
‘’… En réalité, près de 80% provenaient des régions de Paris, de l’Ouest et de la Normandie. L’apport de la région parisienne, c’est-à-dire de l’Île-de-France, de la Brie et de la Beauce, mérite d’être souligné, puisqu’elle a fourni près de la moitié des contingents et ainsi contribué à favoriser la diffusion du parler français dans la colonie et à en précipiter l’uniformisation linguistique dès le XVIIe siècle, contrairement à la situation de la métropole marquée par la diversité et le morcellement culturel.’’
Les deux tiers provenaient des villes alors qu’à l’époque environ 85% des gens vivaient en zone rurale. Considérant le fait que ces Filles étaient appelées à aller vivre en milieu sauvage et pas encore défriché, on peut s’interroger sur l’à-propos de cette sélection plutôt urbaine qui menaçait dès le départ le succès de ce programme de colonisation.
Cette concentration de plus du tiers des Filles du Roy dans la région parisienne invite à préciser un autre élément important, celui de l’apport de son hôpital général de l’époque – la Pitié Salpêtrière. Récemment fondée en 1656, cette institution avait pour mission de servir de refuge pour les pauvres et de maison d’internement pour exclus de la société à savoir entre autres, les mendiants, les orphelins, les vagabonds, les femmes abandonnées, les mères célibataires, les enfants et les prostituées. Yves Landry précise encore :
‘’En particulier, la ‘’grande maison’’ de l’Hôpital exclusivement réservée aux filles et aux femmes de tout âge, la Salpêtrière servait à ‘’éliminer de la société toutes les femmes incapables d’y vivre seules en liberté : d’une part, celles qui par suite de leurs infirmités, de leur âge et de leur pauvreté (cherchaient) à l’hôpital un refuge (…) ; d’autre part, celles qui au contraire y (étaient) enfermées de force, par mesure de défense sociale. On devine leur sentiment d’exclusion quand on sait ‘’qu’un enfermement à la Salpêtrière ternit à jamais la réputation d’une femme. On peut donc affirmer que les Filles du roi extraites de l’Hôpital général de Paris devaient être en situation de rupture avec leur milieu familial d’origine, notamment par suite du décès prématuré du père, de la mère ou des deux parents, et que leur exil au Canada correspondait à une forme d’exclusion sociale ou familiale en parfaite conformité avec l’idée que l’on se faisait des colonies comme exutoire pour les éléments sociaux dysfonctionnels.’’
Landry en vient même à conclure qu’une Fille du Roy issue de l’Hôpital général de Paris n’était pas en mesure d’ignorer un ordre du Roy si elle était sélectionnée dans le cadre du programme des Filles du Roy et que conséquemment, leur départ pour la Nouvelle-France a été ‘’vraisemblablement subi… plutôt que de l’avoir décidé volontairement’’.
Au moment de la Révolution française en 1789, soit plus d’un siècle après les Filles du Roy, l’hôpital était à ce moment le plus grand hospice du monde et environ 10,000 personnes y vivaient.
Le biais causé par la sélection entraine donc une sur-représentation des Filles du Roy provenant des zones urbaines. Les deux tiers provenaient des villes alors qu’à l’époque environ 85% des gens vivaient en zone rurale. Considérant le fait que ces Filles étaient appelées à aller vivre en milieu sauvage et pas encore défriché, on peut s’interroger sur l’à-propos de cette sélection plutôt urbaine qui menaçait dès le départ le succès de ce programme de colonisation. Une rude acclimatation attendait ces femmes qui cherchaient un monde meilleur. On dit même qu’au moins 60 de ces femmes sont mortes durant leur traversée entre 1663 et 1673 sans compter celles qui sont retournées en France.
Il est intéressant de noter que l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière existe encore aujourd’hui et représente une institution d’importance dans l’environnement parisien et français. C’est une institution moderne à la fine pointe des technologies et des nouvelles spécialités médicales. Répartie sur des dizaines de bâtiments, elle accueille de nos jours plusieurs dizaines de milliers de patients chaque année.
Au moment de la Révolution française en 1789, soit plus d’un siècle après les Filles du Roy, l’hôpital était à ce moment le plus grand hospice du monde et environ 10,000 personnes y vivaient. Au moment de la période des Filles du Roy, l’institution en était à ses débuts et déjà elle souffrait de problèmes de croissance avec plus de 3,000 patients, en plus du personnel composé de religieuses et aussi de laïcs. Il y avait beaucoup de pauvreté dans la ville et on se servait de la Salpêtrière pour se débarrasser de ces laissés-pour-compte qui représentaient une nuisance pour la population en général. En pratique durant ses premières années d’existence, cet hôpital était davantage un centre de détention ou de répression, voire même un camp de travail pour certains, au mieux un refuge pour d’autres.
Elles constituaient une main d’œuvre à très bon marché pour aider au fonctionnement de l’hôpital. À supposer qu’elles auraient voulu se sauver, la réalité était qu’elles n’avaient nulle part où aller.
Dès le début vers 1670, on y comptait déjà des milliers de ‘’pensionnaires’’, presqu’exclusivement des femmes. Pour la plupart, elles sont (ou seraient) en bonne santé. C’est davantage la pauvreté qui les amenait dans cette institution étant donné l’absence d’autres alternatives. On les y envoyait souvent pour les enlever des misères de la rue.
Ailleurs qu’à Paris, dans les autres régions participant au recrutement des Filles du Roy, y compris dans les institutions de santé semblables à La Salpêtrière, le clergé était particulièrement actif à identifier ces jeunes filles rencontrant le profil idéal d’une Fille du Roy, c’est-à-dire ces jeunes filles malchanceuses ou malmenées par la vie, qui pourraient voir cet exil vers la nouvelle colonie comme une alternative à leur vie actuelle et une façon de se donner une deuxième chance. Cet espoir deviendra effectivement la réalité pour la plupart d’entre elles.
Les plus ‘’saines’’ patientes, comme les orphelines, n’étaient pas en prison ou alitées. Elles constituaient une main d’œuvre à très bon marché pour aider au fonctionnement de l’hôpital. À supposer qu’elles auraient voulu se sauver, la réalité était qu’elles n’avaient nulle part où aller. Il n’y avait personne qui les attendait à l’extérieur. Au moins, l’hôpital leur offrait un abri stable.
Finalement, il y aura en tout environ 760 Filles du Roy, dont environ 330 viendront de Paris. De ce nombre, 240 proviendront de cet hôpital parisien. Une sur trois Filles du Roy sur l’ensemble de toute la France ! On dit même que des parents redirigeaient directement des parentes orphelines, sans moyens et sans espoir, à l’hôpital La Salpêtrière en espérant un accès plus direct au financement royal et à la filière vers le Canada. De plus, un certain de Bretonvilliers, curé de la paroisse de Saint-Sulpice en plein cœur de Paris et justement tout près de l’hôpital de la Salpêtrière, aurait recruté à lui seul rien de moins que 46 des ‘’recrutées’’ parisiennes. Les curés en parlaient en chaire et rencontraient directement des familles de leur paroisse susceptibles d’avoir de bonnes candidates. La majorité donc de ces quelques Parisiennes qui ne venaient pas directement de La Salpêtrière.
J’ai essayé de trouver plus d’informations sur l’identité des Filles du Roy qui seraient passées par cet hôpital parisien puisqu’il s’agit d’une proportion significative de toutes les Filles du Roy, c’est-à-dire environ 240 sur 760. Je n’ai rien trouvé. J’aurais voulu confirmer ou non si une ou des Filles du Roy de notre famille faisaient partie du nombre. Dans les courtes biographies des Filles du Roy, on ne mentionne pas un séjour à cet hôpital, ni même leur statut avant de traverser au Canada. L’essentiel de l’information que l’on dispose est généralement limitée à l’information accessible dans nos proches archives canadiennes, c’est-à-dire qui sont postérieures à leur arrivée au Canada.
En terminant ce chapitre, je suis tombé par hasard sur cet extrait d’article de juillet 2010 et écrit par Maud Sirois-Belle pour le site de la Société d’histoire des Filles du Roy qui amène plus d’éclairage sur cet aspect précis. L’article intitulé ‘’La Salpêtrière et ‘’les Filles du Roy’’ au XVIIe siècle’’ mentionne ce qui suit :
‘’ (…) Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre : nul document qui concerne ces convois de filles parties pour le Canada n’ayant été retrouvé à ce jour dans les archives de l’Hôpital Général de Paris. Les informations disponibles sont extraites de correspondances échangées entre Colbert et Talon, entre Marie de l’Incarnation et son fils resté en France, des relations des Jésuites qui racontent par le menu la vie de la colonie et de divers témoignages de contemporains qui ont côtoyé ces femmes en Nouvelle-France.’’
C’est clair. J’ai donc arrêté de chercher.
Source de la photo – L’hôpital La Pitié Salpêtrière de Paris vers 1660 – Wikipédia.
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